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Bonus

La petite cuisine de Jugal Bandi

Comment préparer un bon Jugal Bandi pour régaler tous ses convives

Jugal Bandi est un VRAI groupe. Ce qui signifie que tous nos morceaux sont "cuisinés" ensemble, longuement "revenus", chacun des membres du groupe apportant ses épices à la préparation. Généralement, l'un de nous propose aux autres une mélodie, un rythme, un son intéressant. Et, parfois très rapidement, l'inspiration surgit, les idées s'accumulent. Il faut alors enrichir, élaguer, construire, arranger, réarranger... Tout cela se fait collectivement, parfois en duo ou en trio mais le plus généralement en commun. C'est ainsi que nous nous influençons mutuellement tout en gardant nos propres couleurs musicales.

Vous trouverez ci-après le répertoire commenté de Jugal Bandi. Suivant les endroits et surtout suivant le temps durant lequel nous devons jouer, nous choisissons tel ou tel de ces morceaux. Mais d'une manière générale nous aimons jouer assez longtemps sur scène. Un concert de Jugal Bandi, c'est comme un grand (et nous espérons bon) repas. Si le temps presse, on n'en déguste pas toutes les saveurs...

De même nous préférons jouer pas trop fort. Pour pleinement savourer le son d'instruments aussi raffinés que le dotara (petit sarod "de voyage"), le gopichandi (voir plus bas), les tablas ou la kalimba, rien ne sert de pousser excessivement le volume sonore. Et puis, pour ce type de musique, lorsque le son est trop fort les contrastes s'estompent, les couleurs se brouillent, les saveurs se dénaturent. Bref nous avons signé unilatéralement avec vous un pacte de non-agression. Vous verrez, vos oreilles ne s'en plaindront pas...

Visite guidée des morceaux (de choix) de Jugal Bandi

Pranam
L'idée de ce morceau est partie de l'envie de commencer le concert tout en douceur, pour calmer les esprits et se laisser partir tout doucement vers des contrées lointaines. L'esraj était tout indiqué. Ce très bel instrument indien à cordes métalliques frottées est aujourd'hui en voie de disparition dans son pays, remplacé par le sarangi (qui a des cordes en boyau alors que l'esraj a des cordes métalliques) ou le violon. Il a pourtant un timbre inimitable. Rishi improvise sur le raga Kafi. Ce raga du soir et du printemps, au mood très romantique, est très populaire en Inde... Pour ceux qui n'ont pas vu le concert, sachez qu'il y a une surprise : le traditionnel tambura qui fait la base harmonique de la musique indienne a été remplacé par... vous verrez ça sur scène !

Habil
Le titre de ce morceau veut dire "folie" en arabe. Basé sur le mode pentatonique Baïragi et une rythmique hypnotique, il présente un par un les solistes du groupe. Alors que nous travaillions ce morceau, Sayon est arrivée un beau matin au studio et, après avoir essayé vainement plusieurs types de chant plus conventionnels, elle a pris la mouche et s'est mise à scander avec violence des onomatopées, comme si elle était possédée par quelque démon mystérieux. C'était exactement ce qu'il fallait : se laisser aller à sa folie intérieure, laisser fuser l'énergie sans considération pour les convenances.

Kagaliko
Ce morceau est en partie un "standard" d'Afrique de l'Ouest plus connu sous le nom de Banafeleto. L'arrangement tout à fait différent nous a conduits à y intégrer une partie de notre composition. Assez naturellement, c'est Sayon Bamba Camara qui a lancé les bases de ce titre, sur lesquelles Rishi a composé le riff de l'introduction. Puis la ligne de basse s'est imposée d'elle-même, emmenant le morceau vers d'autres contrées, plus occidentales... À l’origine, Banafeleto est un appel aux esprits, on le chante plus particulièrement lors de la sortie du Kakilembé, un grand masque sur échasses très impressionnant qui représente le démon.

Kassi
Bien sûr, il s'agit ici de s'amuser avec cet instrument fascinant qu'est le gopichandi et que l'on peut entendre dès le début du morceau, joué par Laurent Pernice. Aussi appelé ektara (ce qui signifie : "une corde", en sanscrit), c'est l'instrument fétiche des Bauls du Bengale. Les Bauls ne sont pas une ethnie, ni même une confrérie religieuse. Ce sont des troubadours qui ont construit à travers la musique une mystique toute particulière. On les appelle les "fous", mais il faut entendre derrière ce mot (comme cela se fait aussi dans la tradition arabe) une forme de sagesse... La corde unique du gopichandi symbolise le centre du monde. Les paroles, créées par Sayon, sont en malinké et parlent d'une femme qui part à la recherche de quelque chose. L'improvisation de Rishi se fait sur le mode pentatonique Hansdwani, un autre raga du soir, symbolisé par le vol du cygne.

Vande Mataram
Cette très belle chanson composée dans le raga Desh par le poète indien du XIXe siècle Bankim Chandra Chatterjee a été pendant de nombreuses années l'hymne national indien, mais aussi et surtout le chant de lutte contre l'oppression britannique. Elle reste aujourd'hui en Inde un chant patriotique très puissant qui loue les bienfaits de la terre nourricière, mère de tous les hommes. Pour nous, il s'agit avant tout d'une magnifique mélodie, que Sayon et Pinku interprètent chacun à leur façon, comme pour montrer que la musique échappe aux étiquettes, qu'elle est à tout le monde et que chacun peut se l'approprier comme il l'entend. 

Bang Lassi
Les amateurs de gastronomie indienne auront compris qu'il s'agit de ce lait sucré et aromatisé que l'on peut boire dans tous les restaurants indiens dignes de ce nom. Ce morceau est un arrangement du raga Bages sri. Selon Pandit Anindo Chaterjee, maître de tabla dont Pinku est l'élève, ce raga est capable de faire pleurer les pierres. Son rythme de base est le Vilanbit, un rythme lent et majestueux. C'est avec ce morceau (l'un des plus anciens que nous avons composés) que nous avons découvert les plaisirs de l'harmonisation sur les modes indiens. Considérant la tradition de la musique classique indienne, cette harmonisation est une aberration. Mais que ceci soit bien clair : nous ne jouons pas de la musique classique indienne. Bon nombre d'artistes peuvent le faire bien mieux que nous (Pinku ne s'en prive pas lorsqu'il joue en duo avec la sarodiste Sudeshna Bhattacharya). C'est pourquoi nous cherchons d'autres voies... Juste pour le plaisir des oreilles...

Garam Massala
Autre fleuron de la cuisine indienne : un mélange d'épices. À l’origine, ce morceau s'est construit autour d'un rythme traditionnel arabe à 10 temps (Samaïtakil) proposé par notre ancien percussionniste, Jean-Noël Nupin, parti vers d'autres aventures musicales. Ce rythme a disparu de la composition actuelle. Reste ce puissant 10 temps sur lequel a été composée la basse d'introduction, laquelle a inspiré Sayon pour son chant. C'est la complainte d'une femme dont l'amoureux est parti au loin. Les riffs de trompette et de sarod s'accordant bien avec un 4 temps plus jazzy, le morceau s'accélère dans sa deuxième partie avec un duo de percussions ravageur (pour revenir sur le 10 temps du départ après intervention des solistes).

Kossi
Ce morceau plus intérieur est un hommage à un ami togolais, Kossi, très bon joueur de kora (ce qui n'est pas une évidence quand on sait que la kora n'est pas du tout un instrument togolais — comme quoi il n'y a pas qu'en Europe que la mixité des musiques est en marche !). C'était un musicien et un conteur d'une très grande douceur et d'une très grande finesse. Sa récente disparition nous a tous attristés, mais comme il n'était pas du genre à s'apitoyer sur son sort, la chanson qu'il nous a inspirée n'est pas triste, juste un peu mélancolique sur les bords... C'est Hamid Gribi avec sa sanza qui a lancé la composition de ce titre. Et nous avons préféré garder un accompagnement minimal (basse-tabla basse-esraj) qui laisse toute la place à Sayon et Hamid...

Cent (sans) frontières
Impossible de nous déterminer sur l'orthographe de ce "cent" ou "sans". Comme quoi il doit s'agir d'une question de point de vue, suivant qu'on se trouve à l'intérieur ou à l'extérieur desdites frontières et suivant l'envie qu'on a de vouloir en sortir ou y entrer... C'est un morceau plutôt majestueux, à l'atmosphère plutôt positive, qui commence par un long solo très construit de Rishi au dotara (sur le mode Tilak Kamod). Le chant de Sayon intervient ensuite, racontant ses sentiments lors d'une rencontre avec une personne sans domicile fixe dans les rues de Marseille avant d'entraîner le public dans un jeu vocal pas si facile pour tout le monde. Mais vous avez bien sûr le droit de tenter votre chance...

Kon Kon Kon
Ceux qui ont vu le concert connaissent le sens des paroles, chantées en soussou. Cette histoire un brin humoristique s'est implantée sur une musique plutôt douce, voire un peu nostalgique. Curieux mélange, comme si les musiciens et la chanteuse ne partageaient pas tout à fait la même interprétation ! Et pour ceux qui veulent absolument comprendre ce qu'ils reprennent en choeur avec Sayon à la fin de la chanson (Oui allah... Oui allah...), cela signifie effectivement "Oui mon Dieu", mais dans le sens de "Oh là là !"...

Amjad Thumri
Ce morceau instrumental, qui suit la structure traditionnelle indienne du Thumri (musique classique légère), est basé sur une composition de l'illustre maître de sarod Amjad Ali Khan, réarrangée, harmonisée et "jazzifiée" par nos soins. Il s'agit là du raga Bhairavi, sur le rythme Tintal Drut. Il paraît que certains aficionados de musique indienne classique pure n'ont pas détesté cette version très occidentalisée. Et lors de notre tournée en Inde au printemps 2006, elle a même rencontré un franc succès.

Amik
D'inspiration tzigane, ce titre est parti d'un riff de trompette de Rico. Et si l'on y songe, l'inspiration tzigane n'est pas si déplacée dans un concert aux consonances indiennes puisqu'il est bien connu que les Tziganes viennent du Rajasthan. D'ailleurs, le mode utilisé est proche du raga Bairov. Précisons que le titre de ce morceau signifie "amitié" en roumain, et que, par son côté festif, il convenait fort bien à une fin de concert. Les paroles disent simplement : "Femme, lève-toi et danse". Et comme le précise Sayon, c'est la "danse de la poitrine"...

Kiravi
Ce morceau instrumental commence par une alap lente — présentation de musique classique d'Inde du Nord qui permet d'installer le mode (raga) et ses caractéristiques — jouée par la trompette et le dotara. Le mode utilisé est le Kirvani (d'où son nom, déformé avec un soupçon de dérision en hommage aux buveurs de ce vin bien connu)... Bien avant Jugal Bandi, ce raga qui vient de la musique karnatique (du sud de l'Inde) a été remis au goût du jour par Ravi Shankar lui-même.

Jugal Blues
C'est notre morceau de présentation. Sur une base assez bluesy, Sayon, avec ses talents de "griotte popu" du centre-ville de Marseille, dresse chaque soir un portrait improvisé des membres du groupe. Suivant où les mots et son humeur l'emportent, ça chauffe sur scène ou bien ça "baigne"... et c'est comme ça... c'est la vie...

Khameguine Torone
Cet inventaire de notre répertoire ne serait pas complet sans ce morceau que nous jouons rarement sur scène mais que nous aimons cependant beaucoup et qui paraîtra peut-être un jour en version enregistrée. Ce titre, aux allures de passacaille médiévale, est construit sur une alternance entre deux rythmiques (9 temps et 8 temps). Le mode utilisé est le Bilawal (majeur). Sayon y raconte avec humour les difficultés relationnelles entre les hommes et les femmes.